Dall’Italia dopo le stragi di Parigi

Carla Benedetti, Loriano Macchiavelli, Antonio Moresco, Lina Prosa



Nous n’avons pas peur
Carla Benedetti

Si je devais choisir le plus beau slogan qui est apparu durant ces jours de manifestation après les attentats de Paris, je prendrais celui-ci : NOT AFRAID. N’ayons pas peur.

On pouvait le lire au milieu de la foule de la Place de la République, à Paris, lors des tous premiers rassemblements spontanés, en solidarité avec les journalistes de Charlie Hebdo, tués le 7 janvier.

Je l’aime bien car il nous rappelle que le but du terrorisme, quelqu’en soit l’origine, est avant tout celui-ci : créer de la terreur.

Le terrorisme n’est pas une guerre. Il n’a aucune armée pour envahir les Etats ni de forces aériennes pour bombarder des villes ou des aéroports. Il n’a qu’une seule arme : déclencher la peur, pousser des citoyens et des gouvernements à des réactions hystériques, agressives, anti-démocratiques, illibérales, lesquelles, par un cercle vicieux, finiront par alimenter un autre terrorisme. (Nous avons tous vu ce qui s’est passé après les attaques des Tours jumelles en septembre 2001 : guerre contre l’Irak, restrictions des libertés individuelles in patria, lois spéciales… mais le terrorisme n’a pas été vaincu).

Et puis j’aime ce slogan parce qu’il nous montre aussi, indirectement, qui sont les complices du terrorisme.

Puisque le terrorisme vise à créer de la peur, tous les hommes politiques et tous les journaux qui chevauchent et fomentent la peur, doivent être considérés comme complices.

Tous les hommes politiques et tous les mouvements qui se précipitent pour tirer profit de l’attentat de Paris, le définissant comme une “guerre de mouvement contre l’Occident”, sont complices du terrorisme.

Ceux qui prononcent des phrases telles que :

“Il y a des millions de personnes dans le monde, et même sur le palier de nos maisons, prêts à égorger et à tuer au nom de l’Islam” (Matteo Salvini)

ou

“Ce sont les Islamistes qui ont déclaré la guerre à la France » (Marine Le Pen)

dont le seul but est de susciter la peur pour en retirer un profit électoraliste, de consensus, ou d’un autre type, sont complices du terrorisme.

Enfin, il y a une troisième raison, peut-être la plus importante de toutes. L’invitation à ne pas avoir peur est également une invitation à avoir du courage, comme en avaient les journalistes de Charlie Hebdo. A tous ceux qui aujourd’hui défendent la liberté d’expression, ce slogan rappelle qu’il n’y aura jamais aucune loi, aucune constitution capable de la garantir par statut, une fois pour toutes. C’est une liberté qui doit être à chaque fois reconquise, non seulement contre les fanatismes religieux et les actes terroristes, mais aussi contre une quantité d’entraves, plus quotidiennes, qui s’appellent censure, autocensure, intérêt, conformisme, corruption, lâcheté.

Il n’est pas de liberté d’expression sans un minimum de courage de la part de celui qui s’exprime.

Qui il testo in italiano.


Veramente io vivo in tempi oscuri
Loriano Macchiavelli

Veramente io vivo in tempi oscuri…
Così comincia la poesia Ai posteri. Bertolt Brecht la scrisse nel 1938. Nel 1939 arrivò la seconda guerra mondiale e i tempi divennero ancor più oscuri. Rischiarati, per un breve lasso di tempo, dalla Resistenza e dalla conquista di una immaginaria Libertà.
Anche noi viviamo in tempi oscuri. Giorni dell’ira. Tempi di massacri quotidiani, violenze collettive, intransigenza, presunzione, integralismo politico e fanatismo religioso e tutto ciò che di peggiore partorisce il mostro della nostra vita che ci ostiniamo a considerare normale.
Assistiamo, forse attoniti, di certo incapaci, al compiersi di uno dei più grandi delitti contro l’umanità.
Non sappiamo, non vogliamo sapere, quali saranno e quante le vittime che conteremo domani per le strade insanguinate del mondo.
Sappiamo, abbiamo chiaro il progetto: giorno dopo giorno, stanno uccidendo la Libertà. Raffica di kalashnikov dopo raffica di kalashnikov, bombardamento dopo bombardamento, guerra chirurgica dopo guerra chirurgica.
Io non voglio finire il tempo della mia poesia con i versi di Brecht:
Ma voi, quando verrà il momento
che l’uomo sarà d’aiuto all’uomo,
pensate a noi
con indulgenza.

Mia figlia non deve dovermi giudicare con indulgenza. Voglio lasciarle un’eredità chiara, splendente, inequivocabile: Libertà. Di parlare, scrivere, disegnare, pensare, cantare…
Vivere.

Vraiment je vis en de sombres temps…
Ainsi commence la poésie A ceux qui viendront après nous. Bertolt Brecht l’écrivit en 1938.
En 1939 arriva la deuxième Guerre Mondiale et les temps devinrent vraiment plus sombres. Éclaircis, pendant un court moment, par la Résistance et par la conquête d’une Liberté imaginaire.
Nous vivons nous aussi en de sombres temps. Des jours de colère. Des temps de massacres quotidiens, de violences collectives, d’intransigeance, de présomption, d’intégrisme politique et de fanatisme religieux et tout ce que le monstre de la vie que l’on s’obstine à considérer comme normale accouche de pire.
Nous assistons, sinon effarés du moins incapables, à l’un des plus grands crimes contre l’humanité.
Nous ne savons pas, nous ne voulons pas savoir, qui seront les victimes, ni combien, que nous compterons demain dans les rues ensanglantées du monde.
Nous savons, nous connaissons clairement le projet : jour après jour, ils tuent la Liberté. Rafale de kalachnikov après rafale de kalachnikov, bombardement après bombardement, guerre chirurgicale après guerre chirurgicale.
Je ne veux pas finir le temps de ma poésie avec les vers de Brecht :
Mais vous, quand le temps sera venu
Où l’homme aide l’homme,
Pensez à nous
Avec indulgence.

Ma fille ne doit pas devoir me juger avec indulgence. Je veux lui laisser un héritage clair, resplendissant, sans équivoque : Liberté. De parler, d’écrire, de dessiner, de penser, de chanter…
De vivre.

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L’inondation
Comment on devient nazi aujourd’hui
Antonio Moresco

Douze personnes assassinées, dix journalistes d’une revue satirique et deux policiers. Un autre agent tué le même matin. Quatre autres personnes assassinées dans un supermarché juif. Un grand nombre de blessés.
Un crime épouvantable, un massacre provoqué par un délire religieux et par un calcul politique et géopolitique cynique et raffiné. Car le mal existe, dans le monde, en nous, et on ne peut le faire disparaître ni l’exorciser avec de belles paroles ou des formules édifiantes. Il faut le combattre, le combattre durement, mais il ne faut pas non plus faire son jeu, devenir son miroir.
Car, à présent, après les diables déchaînés sont arrivés les chacals, les champignons saprophytes du mal, les scarabées stercoraires du mal. En France, mais également dans le reste de l’Europe et donc en Italie. Quelques heures après les attentats de Paris, on entendait déjà certains demander que soit bloquée la construction de la Mosquée de Milan, comme si c’était là une juste réponse, comme si ce n’était pas là précisément le jeu auquel les diables voudraient nous faire jouer. D’un côté les diables, de l’autre les chacals qui – pour leurs propres calculs de pouvoir – font le jeu des assassins. Et puis il y a les autruches, ceux qui ne veulent pas voir comment sont réellement les choses, qui se cachent derrière leurs abstractions commodes ou leurs complots à sens unique, ouvrant ainsi une autoroute aux diables et aux chacals.

Alors essayons de regarder de plus près ce qui se passe, depuis pas mal de temps, en Italie.
Faisons un pas en arrière.

Ce que nous venons d’entendre est l’enregistrement d’un coup de téléphone à une radio qui a eu lieu en novembre 2014, à Gênes, durant les jours de la deuxième inondation qui s’est abattue sur la ville.

C’est seulement une voix, parmi toutes celles qui se sont levées et qui se lèvent du ventre de notre Pays. On y parle de Bohémiens, mais les objets d’une telle haine pourraient tout aussi bien être autres, parce que, ces derniers mois, on entend parler de la même façon, sans distinction aucune, d’Islamistes, d’Arabes, de femmes, d’enfants et d’hommes qui – quand ils ne coulent pas en mer – arrivent sur nos côtes dans leurs embarcations sur lesquelles il faudrait, selon certains, tirer à coups de canons, de pauvres d’Europe de l’Est et de tant d’autres.

Les Anciens savaient lire dans certains événements naturels les présages de quelque chose d’autre. Alors que s’est-il, passé ces derniers mois en Italie, tandis que montaient la haine raciale, la xénophobie et la guerre entre pauvres, alimentées encore plus par ceux qui fondent leur avenir politique et électoral précisément là-dessus ? Il s’est passé qu’il n’a pas cessé de pleuvoir pendant des semaines, que les fleuves ont débordé, que nos villes ont été envahies par l’eau et par la boue, que les digues n’ont pas tenu et que le désastre s’est produit.
A présent, après ce qui s’est passé en France, cette inondation s’étend de plus en plus. Mais il ne faut pas se laisser paralyser par ce jeu criminel et tomber dans cette spirale suicidaire, qui s’alimente toujours plus. S’il est une chose sûre et historiquement prouvée, c’est que ce n’est pas là la réponse la plus forte, mais bien la plus faible, la plus perdante, celle qui peut tous nous entraîner vers la catastrophe.

Comment on devient nazi est le titre d’un livre-enquête publié à la fin de la Seconde Guerre mondiale qui nous montre, à travers l’analyse de ce qui s’est passé dans une seule et même ville allemande, comment il a été possible qu’un petit parti (le Parti National-socialiste), jusqu’alors en marge de la vie politique, dans un moment de grave crise économique et de frustration sociale, est parvenu à attirer, par sa propagande, ses mots d’ordre et ses luttes, un aussi grand nombre de personnes, d’associations et de partis – y compris de gauche – au point d’arriver, par voie électorale, au pouvoir. Soixante-dix ans à peine se sont écoulés depuis que l’Europe – soi-disant phare de civilisation – est devenue un abattoir où s’est déclenchée une furie génocide.

Comment devient-on nazi aujourd’hui ?
Sommes-nous sûrs qu’une telle chose ne puisse plus arriver ?
Sommes-nous sûrs que – dans l’affrontement cruel et suicidaire qui se joue au niveau national, européen et international – une telle chose ne puisse arriver aujourd’hui ?
Sommes-nous sûrs que la réponse à l’inondation ne soit pas de consolider les digues, mais de faire s’étendre encore plus l’inondation ?
Sommes-nous sûrs que la bonne réponse aux diables déchaînés soit celle des chacals et des autruches ?
Sommes-nous sûrs que les dynamiques enclenchées par les exploits criminels de ces nouveaux nazis qui arborent aujourd’hui des insignes religieux ne puissent pas nous entraîner exactement là où ces derniers voudraient nous entraîner ?
Sommes-nous sûrs la meilleure façon de se battre contre les nazis soit de devenir à notre tour des nazis ?

Qui il video in italiano da cui è tratto questo testo.


Che ridere
Lina Prosa

Che ridere!! Sono morti in tipografia gli uomini del terrore. Non avevano nulla da dire. Nulla da stampare. Sono stati talmente inutili che sono morti. Quasi una vignetta lo scherzo del destino: “moi, le destin, je suis Charlie” Il capolavoro del caso. L’inferno oggi ride a crepapelle nell’accogliere questi uomini inutili, incapaci di stampare un biglietto di invito, per un “ti amo”, per un annuncio di matrimonio, o per il ramadan. Talmente cretini che si sono armati. Hanno sparato indovinate a chi? Ai giornalisti di un giornale satirico. Minchia che cretini! Hanno ucciso degli uomini che credevano nella libertà di espressione più di quanto un estremista possa credere nel fondamentalismo islamico. Invidia, gelosia! Hanno sparato per rabbia. Hanno ucciso. Hanno seminato dolore nella capitale dei diritti universali. A Parigi, l’approdo di tutti i viaggi per la libertà. Compreso anche il mio, anche se vivo in una terra democratica, mitica. Perché la libertà non è mai raggiunta se non è adeguata al proprio tempo, al proprio corpo, al desiderio di superare la distanza dall’“altro”.
Oggi mi sono svegliata col bisogno di un corpo fatto di grafite. Non mi meraviglio, so dove andare, vado a Parigi, oggi come non mai. Nessuno può tirarmi fuori dalla civiltà dove la libertà si propaga con gli occhi. Noi francesi, italiani, europei, abbiamo imparato ad essere liberi a scuola quando con la matita abbiamo cominciato a segnare sul quaderno nuovo le aste, i punti, a disegnare le bandierine. Cosa che già i nostri padri avevano fatto tra i rumori della guerra.
Anche se siamo cresciuti, noi siamo ancora un po’ bambini, con la matita in mano, ma con il compito di temperare la punta strausata e martoriata, di fare valere lo strumento come simbolo, di amare una cartoleria come una fabbrica di libertà, di lottare per una pagina bianca dove ogni segno è rugiada di libero pensiero.

Que c’est drôle !! Les hommes de la terreur sont morts dans une imprimerie. Ils n’avaient rien à dire. Rien à imprimer. Ils ont été tellement inutiles qu’ils en sont morts. C’est presque un dessin d’humour cette plaisanterie du destin : “Moi, le destin, je suis Charlie”. Le chef-d’oeuvre du hasard. Aujourd’hui, l’enfer est plié de rire en accueillant ces hommes inutiles, incapables d’imprimer un faire-part pour un “je t’aime”, pour un mariage ou pour le ramadan. Crétins au point de s’armer. Et devinez sur qui ils ont tiré ? Sur des journalistes d’un journal satirique. Quelle bande de crétins ! Ils ont tué des hommes qui croyaient en la liberté d’expression plus qu’un extrémiste ne peut croire dans le fondamentalisme islamique. De l’envie, de la jalousie ! Ils ont tiré par rage. Ils ont tué. Ils ont semé la douleur dans la capitale des droits universels. A Paris, le port d’arrivée de tous les voyages pour la liberté. Y compris le mien, bien que je vive sur une terre démocratique, mythique. Car la liberté n’est jamais réelle si elle n’est pas adaptée à notre temps, à notre corps, au désir de dépasser ce qui nous sépare de l’ “autre”.
Aujourd’hui, je me suis réveillée avec le désir d’un corps fait de graphite. Cela ne m’étonne pas, je sais où aller, je vais à Paris, aujourd’hui plus que jamais. Personne ne peut me sortir de la civilisation où la liberté se propage par les yeux. Nous, Français, Italiens, Européens, avons appris à être libres à l’école lorsque, avec un crayon, nous avons commencé à faire sur notre cahier tout neuf des bâtons, des points, à dessiner de petits drapeaux. Ce que déjà nos parents avaient fait au milieu des bruits de la guerre.
Même si nous avons grandi, nous sommes encore un peu des enfants, le crayon à la main, mais avec le devoir d’en tailler la mine très fatiguée et abîmée, d’ériger cet instrument en symbole, d’aimer une papeterie comme une fabrique de liberté, de lutter pour une page blanche où chaque signe est la rosée de la pensée libre.

Le traduzioni sono di Laurent Lombard.

Il disegno è di Marco Galli.








pubblicato da t.scarpa nella rubrica condividere il rischio il 13 maggio 2015